En France, selon les données de l’Inserm et de Santé publique France, environ une femme sur six a été victime de violences sexuelles au cours de sa vie — un chiffre qui demeure largement sous-estimé en raison de la non-déclaration. Derrière cette statistique se cachent des parcours singuliers, des corps marqués, des intimités fragmentées. Pourtant, la reconstruction est possible. Elle passe souvent par un travail thérapeutique qui réconcilie la tête et le corps — deux territoires que le trauma a souvent dissociés avec violence.

C’est précisément le domaine de Marie-Claude Bertrand. Installée depuis quatorze ans dans un cabinet feutré du quartier des Brotteaux, à Lyon 7e, cette thérapeute psychocorporelle accompagne des femmes en reconstruction après un trauma sexuel. Sa méthode : la somatothérapie intégrative, l’EMDR et un travail d’ancrage corporel progressif. Nous l’avons rencontrée pour comprendre comment le corps enregistre ce que l’esprit cherche à oublier, et comment la thérapie peut rouvrir un espace de sécurité intérieure.

Marie-Claude Bertrand Thérapeute psychocorporelle · Lyon 7e · 14 ans d'expérience Spécialité : traumatismes sexuels, reconversion sensorielle Somatothérapie intégrative · EMDR · Travail d'ancrage corporel
**Q1 — Comment définir la thérapie psychocorporelle à quelqu'un qui ne connaît pas ?** > *Marie-Claude Bertrand :* C'est une approche qui prend acte d'une vérité simple mais souvent oubliée dans notre culture : nous ne sommes pas un cerveau qui habite un corps, nous sommes corps et psychisme en interaction permanente. Quand quelqu'un vit un événement traumatique, l'impact se loge autant dans le tissu nerveux, musculaire, que dans la mémoire consciente. La thérapie psychocorporelle travaille ces deux niveaux simultanément. Je peux proposer des exercices de respiration, d'ancrage, de mouvement lent et conscient, des explorations sensorielles très douces — le tout en parallèle de la parole. L'idée n'est pas de remplacer la psychothérapie classique, mais de lui ouvrir une porte d'entrée supplémentaire, celle du corps lui-même. Souvent, les personnes que je reçois ont déjà essayé des thérapies verbales pendant des années sans parvenir à toucher quelque chose d'essentiel. Le corps offre un accès direct à ce qui est resté figé, là où les mots tournent en rond.

Q2 — Comment un traumatisme sexuel s’inscrit-il concrètement dans le corps ?

Marie-Claude Bertrand : Notre système nerveux autonome a trois réponses face au danger : fuir, combattre, ou se figer. Dans le cas des violences sexuelles, la sidération — ce gel total du corps et de la volonté — est extrêmement fréquente. Ce n’est pas une faiblesse, c’est une réponse de survie archaïque, neurobiologiquement programmée. Le problème, c’est que lorsque l’événement se termine mais que la réponse n’a pas pu s’accomplir jusqu’au bout — parce qu’on n’a pas pu fuir ni se défendre — cette énergie reste stockée dans le système nerveux. Elle se manifeste ensuite de mille façons : tensions chroniques dans le bassin, le ventre ou la gorge, anesthésie émotionnelle ou sensorielle de certaines zones du corps, sursauts incontrôlables au moindre contact, hypervigilance perpétuelle. Le corps parle. Il dit : “je me souviens, et je me protège encore.” Mon travail consiste à traduire ce langage et à aider la personne à y répondre différemment.

Q3 — Comment travaillez-vous avec les mécanismes de défense du corps, sans les forcer ?

Marie-Claude Bertrand : C’est la question centrale de toute ma pratique. La phrase qui guide tout ce que je fais, c’est : “Le corps a toujours raison — il protège. Notre travail est d’écouter cette protection.” Une contracture pelvienne, une incapacité à se laisser toucher, un sentiment de dégoût de soi — ce sont des protections qui ont eu du sens à un moment donné. Les forcer ou les ignorer serait une seconde violence. Nous procédons toujours par paliers très progressifs. On commence par travailler la sécurité : sentir ses pieds au sol, prendre conscience de sa respiration, apprendre à remarquer les sensations sans paniquer. Ce travail d’ancrage peut prendre des semaines entières, et c’est totalement normal. Ensuite, on introduit très lentement des explorations corporelles guidées, toujours avec le consentement plein et entier de la personne, toujours en restant en dessous du seuil de détresse. Le principe fondamental : jamais plus vite que le système nerveux ne peut intégrer.

Ce respect profond du rythme du corps résonne directement avec les pratiques de communication intime en couple que nous explorons dans notre guide dédié à l’ouverture du dialogue dans l’intimité.

Q4 — Quelle place occupe l’EMDR dans votre pratique ?

Silhouette de femme thérapeute, studio chaleureux, plantes en arrière-plan

Marie-Claude Bertrand : L’EMDR est un outil précieux que j’utilise en complément de la somatothérapie, généralement après quelques mois de travail d’ancrage. L’Organisation mondiale de la santé le reconnaît comme traitement efficace des traumatismes depuis 2013. Le principe repose sur des stimulations bilatérales alternées — typiquement des mouvements des yeux que je guide avec ma main, ou des tapotements doux sur les genoux — qui semblent favoriser un retraitement des souvenirs traumatiques figés. Neurologiquement, on pense que cela imite le processus naturel de la phase REM du sommeil, pendant laquelle le cerveau “digère” les expériences de la journée. Chez les personnes traumatisées, ce processus s’est bloqué. L’EMDR aide à le relancer. Ce que j’apprécie particulièrement, c’est la dimension corporelle inhérente à la méthode : on ne travaille pas seulement sur les cognitions, on suit aussi les sensations dans le corps pendant les séries de stimulations. C’est là que la somatothérapie et l’EMDR se rejoignent naturellement. Q5 — Y a-t-il des signes qu’un traumatisme sexuel n’a pas été traité, même des années après ?

Marie-Claude Bertrand : Oui, et ils sont souvent mal interprétés par les femmes elles-mêmes — et parfois par leurs médecins. Le signe le plus fréquent est une forme de déconnexion de son propre corps : on vit “de la tête”, on peine à ressentir du plaisir, on se sent spectatrice de sa propre vie sexuelle plutôt que participante. Il y a aussi des manifestations somatiques inexpliquées médicalement : douleurs pelviennes chroniques, vaginisme, troubles du sommeil récurrents, contractures musculaires persistantes. Certaines femmes développent une hypersexualisation compulsive — une façon de contrôler ce qui leur a été arraché — tandis que d’autres développent une aversion totale. Des déclencheurs (“triggers”) violents au contact de certaines odeurs, images, positions ou sons sont aussi révélateurs. Et puis il y a la honte — cette honte profonde, tenace, qui colle à la peau et qui dit : “c’est moi le problème.” C’est souvent elle qui empêche le plus longtemps de consulter. Reconnaître ces signes, sans se juger, est déjà un premier pas vers la reconstruction. Q6 — Comment la reconnexion à la sexualité se passe-t-elle concrètement dans votre cabinet ?

Marie-Claude Bertrand : Je tiens à préciser d’emblée : nous ne faisons jamais rien de sexuel dans le cadre thérapeutique. Le travail de reconnexion passe par des étapes bien plus préliminaires. On commence par reconstruire une relation positive avec le corps en général — apprendre à se sentir en sécurité dans sa propre peau, à percevoir ses limites et à les formuler, à distinguer un contact agréable d’un contact désagréable sans anxiété. Nous travaillons beaucoup avec la cartographie sensorielle : où est-ce que je ressens du plaisir dans mon corps, hors de toute connotation sexuelle — la chaleur du soleil sur les bras, la texture d’un tissu doux, le goût d’un aliment. Peu à peu, les femmes que j’accompagne réapprennent à habiter leur corps comme un lieu qui leur appartient, pas comme un territoire que l’on peut envahir. C’est seulement à partir de cette base sécurisée que la question de la sexualité peut être réintroduite, dans leur vie personnelle et non dans le cadre du cabinet — à leur propre rythme, avec ou sans partenaire.

Q7 — Quel rôle le partenaire peut-il jouer dans ce processus de reconstruction ?

Marie-Claude Bertrand : Un rôle fondamental, à condition d’être bien guidé. Le partenaire peut être un allié précieux ou, involontairement, une source de réactivation du trauma — notamment s’il interprète mal les refus ou les blocages comme du rejet personnel. La première chose que je recommande aux couples, c’est d’instaurer une communication explicite et non violente autour du corps et du désir. Cela peut passer par des lectures communes, une thérapie de couple en parallèle, ou simplement des conversations régulières et bienveillantes. Pour en savoir plus sur les démarches qui soutiennent ce type de reconstruction, les thérapies psychocorporelles et la santé mentale peuvent être une ressource utile pour le partenaire qui cherche à comprendre. Ce que j’observe régulièrement : quand le partenaire apprend à déposer ses attentes implicites et à suivre le rythme de la personne en reconstruction, quelque chose de profond se dénoue des deux côtés. La lenteur devient un cadeau plutôt qu’un obstacle.

La complémentarité entre approche somatique et gynécologique dans l’accompagnement de l’intimité est au cœur de notre interview avec le Dr. Lefebvre sur le vaginisme, qui explore ces douleurs depuis la perspective médicale. Q8 — Que diriez-vous à une femme qui hésite à consulter, qui se dit “ce n’était pas si grave” ?

Marie-Claude Bertrand : Je lui dirais : votre souffrance n’a pas besoin d’être validée par une comparaison avec celle de quelqu’un d’autre pour être réelle et légitime. Il n’existe pas de hiérarchie des traumatismes. Ce qui compte, c’est l’impact que l’expérience a eu sur vous — sur votre rapport à votre corps, à l’intimité, à vous-même. “Ce n’était pas si grave” est souvent la voix de la honte ou de la minimisation que notre culture impose encore aux victimes. Ce n’est pas votre voix intime — c’est une voix apprise. Si vous portez quelque chose qui pèse, si vous sentez que quelque chose dans votre corps ou votre vie intime est bloqué depuis longtemps, consulter n’est pas une dramatisation. C’est simplement prendre soin de vous avec la même attention que vous accorderiez à une blessure physique. Vous n’avez pas besoin d’avoir “assez souffert” pour mériter de l’aide. Vous méritez de vous sentir entière.

Ces idées reçues déconstruites, l’espace s’ouvre à une réappropriation du plaisir : notre article sur les fantasmes et l’imagination érotique consciente en couple explore ces chemins avec la même bienveillance.

Q9 — Comment la pleine conscience et le slow sex s’intègrent-ils à votre approche thérapeutique ?

Corps féminin en position fœtale, drapé de soie bordeaux, lumière tamisée

Marie-Claude Bertrand : De façon très naturelle. La pleine conscience — la capacité à être présente à ce qui se passe ici et maintenant, sans jugement — est en réalité au cœur de la somatothérapie. Quand on travaille avec le corps d’une personne traumatisée, l’un des objectifs principaux est de développer ce qu’on appelle la “fenêtre de tolérance” : l’espace dans lequel on peut ressentir des sensations intenses — même agréables — sans basculer dans la panique ou l’anesthésie. La pleine conscience élargit cette fenêtre. Elle entraîne le système nerveux à rester présent. Le slow sex, tel qu’il est pratiqué dans certaines approches tantriques ou néo-tantriques, rejoint ce principe : ralentir, ressentir, ne pas viser la performance. Pour les femmes en reconstruction après un trauma, cette philosophie de la lenteur et de la présence peut être profondément libératrice. Elle rompt avec le scénario de la sexualité “efficace” et orientée vers un but, qui peut être réactivateur. Elle réintroduit le corps comme espace de découverte plutôt que d’obligation.

Q10 — Quelles ressources recommandez-vous à vos patientes pour approfondir ce travail entre les séances ?

Marie-Claude Bertrand : Je recommande quelques lectures qui m’ont profondément influencée et que je propose avec soin selon où en est chaque personne. “Le corps n’oublie rien” de Bessel van der Kolk est la référence absolue sur la neurobiologie du trauma — accessible, rigoureux, humaniste. “En quête du corps” de Christophe André offre une porte d’entrée douce vers la pleine conscience somatique. Pour celles qui souhaitent comprendre le travail EMDR, “Guérir” de David Servan-Schreiber reste un classique éclairant. Sur la sexualité post-trauma spécifiquement, “Le corps retrouvé” de Nicole Malenfant est une ressource francophone rare et précieuse. Je recommande aussi des pratiques concrètes entre séances : un journal sensoriel, où l’on note chaque jour trois sensations corporelles agréables — aussi infimes soient-elles. Un exercice très simple, mais dont l’effet, sur la durée, est considérable. Il s’agit de réapprendre au système nerveux que le corps peut être un lieu de bien-être, et non seulement un lieu de menace.


5 idées reçues sur le trauma sexuel — vrai ou faux

“Si j’ai continué à fonctionner normalement après, ce n’était pas un trauma.” — FAUX. La capacité à fonctionner en apparence normale après une agression est une réponse de survie courante. Elle s’appelle la dissociation fonctionnelle. Elle n’invalide en rien la réalité du traumatisme, elle en est même parfois une preuve supplémentaire.

“La thérapie va me faire revivre les événements en détail.” — FAUX, si elle est bien conduite. Une thérapie psychocorporelle sérieuse ne plonge jamais la personne dans un récit exhaustif et douloureux du trauma. Elle travaille précisément à éviter la re-traumatisation, en restant au bord du souvenir, non dedans.

“Je dois pardonner pour guérir.” — FAUX. Le pardon est une démarche personnelle, jamais une condition thérapeutique. La reconstruction peut aller très loin sans pardon, et le pardon forcé peut même constituer un obstacle supplémentaire à la guérison. Ce qui est nécessaire, c’est se libérer soi-même — pas absoudre l’autre.

“Si j’ai ressenti du plaisir pendant l’agression, c’est que je voulais que ça arrive.” — FAUX et c’est crucial de le dire. Le corps peut réagir physiologiquement à une stimulation sexuelle même en l’absence de consentement. Cette réponse automatique n’est ni un accord, ni une complicité. Elle est la source d’une honte profonde et injustifiée chez de nombreuses victimes — une honte que la thérapie doit pouvoir déconstruire. “On ne peut jamais vraiment s’en remettre.” — FAUX. La reconstruction est possible. Elle ne signifie pas “faire comme si rien n’était arrivé”, mais apprendre à vivre autrement avec ce qui est arrivé — avec plus de sécurité intérieure, plus d’accès au plaisir, plus de présence dans son propre corps. Des milliers de femmes en témoignent.


Ce que nous retenons en 3 points

Le corps garde la mémoire. Un traumatisme sexuel s’inscrit dans le système nerveux et les tissus du corps — pas seulement dans la mémoire consciente. Les thérapies qui intègrent le corps (somatothérapie, EMDR) offrent un accès direct à ces mémoires corporelles, là où la parole seule ne suffit pas toujours.

Main ouverte sur fond de terre, symbolisant l'ancrage

La sécurité avant tout. La reconstruction passe par une étape fondamentale et non négociable : apprendre à se sentir en sécurité dans son propre corps. Ce travail d’ancrage, souvent lent et progressif, est la fondation sur laquelle tout le reste peut se construire. Il ne peut pas être court-circuité.

La reconstruction est possible, à son propre rythme. Il n’existe pas de calendrier universel. Certaines femmes avancent vite, d’autres plus lentement — et les deux sont valides. Ce qui compte, c’est la direction : vers plus de présence, plus de sécurité, plus de connexion avec soi-même.


Pour prolonger cette exploration par une autre entrée thérapeutique, notre interview sur la thérapie somatique pour les couples aborde la reconstruction de l’intimité depuis la perspective du travail corporel en duo.

La reconstruction de l’intimité après un trauma passe aussi par la redécouverte du désir et de l’attraction : l’interview d’un coach en tension sexuelle sur Charisme & Séduction explore ces dynamiques relationnelles depuis un angle complémentaire.

Conclusion

Les traumatismes sexuels ne disparaissent pas seuls avec le temps. Mais avec un accompagnement adapté, le corps peut apprendre à baisser la garde — non par oubli, mais par intégration profonde. Marie-Claude Bertrand nous rappelle que la thérapie psychocorporelle n’est pas une médecine miracle, mais un espace de dialogue avec ce que le corps a su préserver en nous. Un espace où la lenteur, la douceur et la précision remplacent l’urgence. Pour aller plus loin dans votre démarche, vous pouvez explorer comment les thérapies psychocorporelles et la santé mentale se rejoignent dans une approche globale du bien-être — un premier pas précieux, avant ou en complément d’un suivi individuel.