L’affaire OneTaste occupe depuis plusieurs années la presse américaine spécialisée, des magazines de bien-être aux pages judiciaires. Elle s’est conclue en juin 2024 par un verdict fédéral retenant deux chefs d’accusation de travail forcé contre la fondatrice de l’organisation, Nicole Daedone, et son ancienne directrice de programme, Rachel Cherwitz. Avant cette issue, le dossier a traversé deux décennies, plusieurs livres, des dizaines de témoignages, et trois grandes enquêtes journalistiques.
Cet article retrace les faits dans l’ordre où ils ont été rendus publics, en s’appuyant sur les sources de presse et les documents judiciaires accessibles. Il s’efforce de séparer ce qui relève de la pratique elle-même, l’Orgasmic Meditation, de ce qui relève du dispositif organisationnel mis en cause.
OneTaste : naissance d’une organisation
OneTaste est fondée en 2004 à San Francisco par Nicole Daedone, ancienne étudiante en sémiotique de la San Francisco State University. Selon les biographies publiées par l’organisation et reprises par la presse, Daedone aurait découvert la pratique qu’elle nommera ensuite Orgasmic Meditation auprès d’enseignants de la mouvance Lafayette Morehouse, communauté californienne fondée dans les années 1960 et liée à des courants néo-tantriques.
OneTaste développe alors une offre structurée autour d’un protocole précis : une séance de méditation orgasmique dure quinze minutes, implique deux participants — l’un partenaire stimulé, l’autre stimulant le clitoris — et suit un cadre verbal et postural codifié. L’organisation ouvre des centres à San Francisco, puis à New York, Los Angeles et Londres. Elle recrute des coachs, formés en interne, et développe une offre commerciale comprenant des stages de week-end, des formations longues et des programmes communautaires.
Nicole Daedone donne en 2011 une conférence TEDx, Orgasm: The Cure for Hunger in the Western Woman, qui dépasse plusieurs millions de vues. La même année, elle publie Slow Sex: The Art and Craft of the Female Orgasm chez Grand Central Publishing, filiale du groupe Hachette. L’ouvrage, traduit en plusieurs langues, place OneTaste dans le paysage du bien-être mondial.
Du livre TED à la machine à formation
Entre 2012 et 2017, OneTaste connaît une expansion rapide. Selon l’enquête de Bloomberg Businessweek de 2018, l’organisation a touché un chiffre d’affaires annuel proche de douze millions de dollars à son apogée, principalement via la vente de formations dont le coût pouvait atteindre soixante mille dollars sur plusieurs années. Le modèle combine pédagogie, événements, certifications et vie communautaire dans des résidences partagées.
C’est cette combinaison que les enquêtes de presse, à partir de 2018, ont commencé à interroger. La frontière entre clientèle, communauté et main-d’œuvre serait devenue, selon les témoignages recueillis, particulièrement floue. Plusieurs anciens membres ont décrit, dans les colonnes du New York Times et de Bloomberg, des situations dans lesquelles ils auraient travaillé pour l’organisation — recrutement, vente, encadrement de stages — sans rémunération formelle, parfois en s’endettant pour suivre les formations qu’ils contribuaient eux-mêmes à animer.

Les enquêtes de presse 2018-2020
La séquence médiatique commence en juin 2018. La journaliste Ellen Huet publie dans Bloomberg Businessweek un long format intitulé The Dark Side of OneTaste. L’enquête, fondée sur une cinquantaine d’entretiens, décrit des pressions financières, des relations sexuelles présentées comme thérapeutiques entre instructeurs et participantes, et une vie communautaire qualifiée d’« insulaire » par plusieurs témoins. Selon le témoignage rapporté par Bloomberg, une ancienne membre raconte avoir contracté plusieurs prêts pour suivre les formations.
En novembre 2018, le New York Times publie The Pursuit of OneTaste, signé Tracy Tully. L’article confirme certains éléments de l’enquête de Bloomberg et en ajoute d’autres, notamment sur le fonctionnement interne des résidences communautaires. C’est dans ce contexte que le FBI ouvre une enquête, dont l’existence est rapportée par la presse spécialisée à l’automne 2018.
En 2020, Bloomberg prolonge le travail d’Ellen Huet sous forme d’un podcast en sept épisodes, The Orgasm Cult, qui devient l’une des productions les plus écoutées sur les sujets de dérives sectaires contemporaines. Deux ans plus tard, en 2022, Netflix diffuse Orgasm Inc.: The Story of OneTaste, documentaire de la réalisatrice Sloane Klevin, monté à partir d’archives internes de l’organisation que d’anciens membres avaient conservées.
Le verdict fédéral de juin 2024
En 2023, le bureau du procureur fédéral du district Est de New York rend public un acte d’accusation contre Nicole Daedone et Rachel Cherwitz. Les charges retenues sont au nombre de deux : entente en vue de travail forcé et travail forcé, infractions définies par le Trafficking Victims Protection Act. L’accusation soutient que les deux dirigeantes auraient organisé un dispositif coercitif visant à obtenir le travail des membres sans contrepartie équivalente.
Le procès s’ouvre au printemps 2024. Plusieurs anciennes membres de OneTaste témoignent à la barre. La défense conteste l’interprétation pénale des faits, soutenant que les engagements des participants relevaient d’un libre choix dans un cadre de développement personnel. Le verdict tombe le 3 juin 2024 : Nicole Daedone et Rachel Cherwitz sont reconnues coupables des deux chefs d’accusation. La sentence est attendue dans les mois qui suivent. Un appel a été annoncé par la défense.
Le dossier judiciaire reste public et consultable via les bases PACER de la justice fédérale américaine, sous l’intitulé United States v. Daedone et Cherwitz, district Est de New York.
Pratique vs organisation : ce qu’il faut séparer
Une lecture lucide du dossier suppose de distinguer trois niveaux. Le premier est celui de la pratique d’Orgasmic Meditation elle-même, technique somatique qui s’inscrit dans une tradition néo-tantrique californienne et que d’autres enseignants, sans liens avec OneTaste, continuent de transmettre. Cette pratique n’a pas été jugée pénalement.

Le deuxième est celui de l’organisation OneTaste, structure économique et communautaire dont le fonctionnement a été décrit par les enquêtes journalistiques puis qualifié pénalement par la justice. C’est ce niveau qui a fait l’objet du verdict de 2024.
Le troisième est celui du marché plus large du bien-être sexuel et spirituel, dans lequel OneTaste a occupé une place visible sans en représenter l’ensemble. La sexologie clinique, les pédagogies somatiques, les approches issues du tantra traditionnel ou du slow sex au sens que lui donne par exemple Diana Richardson sont des champs distincts, qui n’ont ni les mêmes outils, ni les mêmes structures, ni les mêmes histoires.
Ce que cette histoire dit du marché spirituel
Plusieurs analystes du paysage américain du bien-être ont commenté l’affaire en y voyant un cas représentatif. Amanda Montell, dans Cultish: The Language of Fanaticism paru chez HarperCollins en 2021, propose une grille d’analyse qui ne dépend pas du contenu d’une pratique mais de la structure linguistique et organisationnelle qui l’entoure : vocabulaire en circuit fermé, hiérarchie initiatique, isolement progressif, dette financière, fusion entre vie privée et appartenance. Ces critères sont appliqués à des structures aussi diverses que des groupes religieux, des programmes de coaching, des entreprises pyramidales et des communautés thérapeutiques.
Le journaliste américain Robert Kolker, dans plusieurs articles de fond, a souligné que la frontière entre une école sérieuse et une dérive sectaire ne tient pas à l’objet enseigné mais aux mécanismes qui entourent son enseignement. Une pratique peut être bénigne et son cadre dangereux ; une autre peut sembler étrange et rester parfaitement éthique dans son organisation.
Pour le lectorat français qui découvre l’affaire à distance, l’enseignement principal n’est pas un jugement sur la sexualité consciente ou sur les pratiques somatiques en général, mais une invitation à examiner les structures : qui paie quoi, à qui, sous quelle forme ; quel niveau d’engagement est demandé ; quel droit de retrait existe ; quelle transparence financière est offerte. Ces questions, banales dans n’importe quelle inscription à un cours de yoga ou à une formation professionnelle, deviennent essentielles dès qu’une pratique touche à l’intime.
Conclusion
Le verdict de juin 2024 referme un chapitre judiciaire sans clore le débat de fond. OneTaste a été un acteur visible du marché américain du bien-être sexuel pendant près de vingt ans ; sa fondatrice a été reconnue coupable de travail forcé par un jury fédéral ; la pratique qu’elle a popularisée continue d’exister hors du cadre de l’organisation poursuivie. À chacun, à la lecture des faits, de tirer les distinctions utiles.