Portrait professionnel du Dr Anne-Laure Vasseur, gynécologue-obstétricienne
Dr Anne-Laure Vasseur Gynécologue-obstétricienne 17 ans de pratique clinique en maternité, spécialisée dans le suivi de grossesse et l'accompagnement de la sexualité périnatale. Intervient régulièrement en formation continue sur la santé sexuelle des femmes enceintes. Synthèse de plusieurs entretiens avec la rédaction.

Entretien mené par la rédaction de Slow Sex & Love Life. Pour prolonger la lecture : notre dossier sur le corps féminin et le plaisir et l’article sur la libido après l’accouchement.


La grossesse reste entourée d’un nombre considérable d’idées reçues concernant la sexualité — de l’interdiction totale supposée aux craintes exagérées de nuire au fœtus. Le Dr Anne-Laure Vasseur, gynécologue-obstétricienne avec dix-sept ans de pratique clinique, reçoit quotidiennement des questions sur ce sujet, souvent posées à demi-mot par des patientes qui n’osent pas les formuler frontalement en consultation.

Son constat est clair : dans l’immense majorité des grossesses, sans complication médicale identifiée, la sexualité peut se poursuivre — sous une forme différente, évoluant au fil des trimestres, mais sans les interdits systématiques que beaucoup de couples s’imposent par prudence excessive ou par méconnaissance.


Présentation du Dr Anne-Laure Vasseur, gynécologue-obstétricienne

Docteur Vasseur, la sexualité pendant la grossesse reste un sujet peu abordé spontanément en consultation prénatale. Pourquoi ce silence, selon vous ?

Dr Anne-Laure Vasseur : Le temps de consultation est structurellement contraint, d'abord — on priorise les examens médicaux, le suivi de croissance, les dépistages. La sexualité passe souvent après, si le temps le permet.

Mais il y a aussi une pudeur mutuelle. Beaucoup de patientes n'osent pas poser la question par peur de paraître futile face aux enjeux médicaux de la grossesse, ou par gêne. Et certains praticiens, moi comprise à mes débuts, n'ouvrent pas toujours la porte explicitement à cette discussion.

J'ai changé ma pratique il y a une dizaine d'années en intégrant systématiquement une question ouverte sur la vie intime lors du suivi de grossesse. Les retours sont unanimes : les patientes sont soulagées qu'on aborde le sujet, et beaucoup portent des inquiétudes injustifiées depuis des semaines, parfois transmises par l'entourage plutôt que par une information médicale fiable.


Premier trimestre : fatigue, nausées et désir en berne

Que se passe-t-il concrètement au premier trimestre sur le plan du désir sexuel ?

Dr Anne-Laure Vasseur : Le premier trimestre est, pour la majorité des femmes, la période la plus difficile pour le désir sexuel — et c'est parfaitement normal. L'organisme absorbe un afflux hormonal considérable : la progestérone et l'hormone chorionique gonadotrope (hCG) montent en flèche, ce qui provoque fatigue intense, nausées, seins sensibles et parfois une aversion générale au toucher.

Cette baisse de libido n'est pas un problème de couple, ni un signe que quelque chose ne va pas dans la relation. C'est une réponse physiologique directe à un bouleversement hormonal majeur. Je rassure systématiquement mes patientes sur ce point : il n'y a rien à « réparer », simplement une période à traverser avec bienveillance mutuelle.

Le rôle du partenaire à ce stade est souvent de proposer d'autres formes de proximité — tendresse, câlins, présence — sans pression pour une sexualité active, en attendant que cette phase se stabilise, généralement autour de la douzième à quatorzième semaine.


Couple enlacé avec tendresse, silhouette d'une femme enceinte de profil, lumière dorée tamisée

Deuxième trimestre : le regain fréquent de libido

On entend souvent parler d'un « âge d'or » sexuel au deuxième trimestre. Est-ce confirmé cliniquement ?

Dr Anne-Laure Vasseur : C'est effectivement l'un des phénomènes les mieux documentés dans la littérature obstétricale, et je le retrouve très régulièrement en consultation. Plusieurs facteurs convergent : les nausées et la fatigue extrême du premier trimestre s'estompent, les hormones se stabilisent relativement, et l'augmentation du volume sanguin pelvien — nécessaire pour irriguer le placenta en développement — accroît la sensibilité génitale et la lubrification naturelle chez de nombreuses femmes.

Certaines patientes me rapportent un désir et une intensité orgasmique supérieurs à ceux qu'elles connaissaient avant la grossesse. Ce n'est pas systématique — certaines femmes ne ressentent aucun changement notable — mais c'est suffisamment fréquent pour mériter d'être mentionné, ne serait-ce que pour déconstruire l'idée reçue selon laquelle la grossesse serait uniquement synonyme de renoncement sexuel.

C'est aussi une période où le ventre, encore modéré, ne limite pas trop les positions habituelles, ce qui facilite une sexualité proche de celle d'avant la grossesse.


Troisième trimestre : inconfort physique et adaptations

Le troisième trimestre est souvent perçu comme la période la plus compliquée. Qu'est-ce qui change concrètement ?

Dr Anne-Laure Vasseur : Le volume abdominal devient un facteur mécanique incontournable. Les positions habituelles deviennent inconfortables voire impraticables, la fatigue s'accroît de nouveau, et le sommeil perturbé réduit la disponibilité pour l'intimité. À cela s'ajoutent parfois des douleurs pelviennes ou lombaires qui limitent davantage.

Sur le plan psychologique aussi, l'approche du terme mobilise beaucoup d'attention et d'anxiété anticipatoire concernant l'accouchement, ce qui laisse moins d'espace mental pour le désir sexuel. Ce n'est pas systématique — certaines femmes maintiennent une vie sexuelle active jusqu'au terme — mais c'est la tendance dominante que j'observe.

Je recommande à ce stade d'élargir la définition de l'intimité : massages, bains partagés, tendresse non génitale, ou des formes de sexualité non pénétrative qui restent confortables malgré les contraintes physiques. Cette logique d'élargissement rejoint directement l'esprit du slow sex : ralentir et déplacer l'attention du résultat vers la sensation présente, une approche particulièrement adaptée à un corps en pleine transformation.


Signaux qui doivent conduire à consulter avant toute activité sexuelle

  • Saignements vaginaux inexpliqués
  • Contractions douloureuses et régulières avant terme
  • Rupture ou fuite de liquide amniotique
  • Diagnostic de placenta praevia ou de col raccourci
  • Antécédent d’accouchement prématuré non réévalué avec le praticien

Précautions médicales réelles vs idées reçues

Quelles sont les véritables contre-indications médicales, par opposition aux craintes exagérées que vous rencontrez souvent ?

Dr Anne-Laure Vasseur : Les contre-indications réelles sont peu nombreuses mais précises : un placenta praevia (placenta recouvrant le col de l'utérus), une menace d'accouchement prématuré identifiée, une rupture de la poche des eaux, des saignements vaginaux inexpliqués, ou certaines grossesses multiples à risque selon l'avis du praticien suivant la grossesse.

En dehors de ces situations spécifiques, la sexualité — y compris la pénétration et l'orgasme — ne présente pas de danger pour une grossesse évolutive normale. Le fœtus est protégé par le liquide amniotique et le bouchon muqueux cervical, qui constitue une barrière efficace contre les infections.

Les idées reçues que j'entends le plus souvent : la peur que la pénétration « touche » le bébé (anatomiquement impossible dans une grossesse normale), la crainte systématique de déclencher un accouchement prématuré (sans fondement en l'absence de risque identifié), ou l'idée que l'orgasme serait dangereux en toutes circonstances (faux, sauf contre-indication spécifique). Ces croyances, souvent transmises par l'entourage ou des sources non médicales, génèrent une anxiété largement disproportionnée par rapport au risque réel.


Mains posées avec douceur sur un ventre arrondi, ambiance intimiste et pudique

Positions et alternatives non pénétratives

Quelles adaptations pratiques conseillez-vous à mesure que la grossesse avance ?

Dr Anne-Laure Vasseur : Les positions qui évitent une pression directe et prolongée sur l'abdomen deviennent naturellement plus confortables : la position en cuillère, avec le partenaire derrière, la femme au-dessus qui contrôle le rythme et la profondeur, ou les positions latérales face à face. Il n'existe pas de position universellement recommandée — la morphologie individuelle, l'avancée de la grossesse et le confort du moment doivent guider le choix, pas une prescription générique trouvée en ligne.

Je rappelle aussi systématiquement que la sexualité ne se réduit pas à la pénétration. Les alternatives non pénétratives — massages, caresses, stimulation manuelle ou orale — restent pleinement disponibles à tous les stades de la grossesse et permettent souvent de maintenir une intimité satisfaisante quand la pénétration devient inconfortable en fin de grossesse.


Le rôle du partenaire face aux transformations du corps

Comment le partenaire vit-il ces transformations, et quel rôle joue-t-il dans le maintien de l'intimité ?

Dr Anne-Laure Vasseur : Le partenaire traverse souvent ses propres ambivalences, rarement exprimées ouvertement : une attirance parfois renouvelée par les changements corporels, mais aussi une appréhension à « faire mal » ou à « déranger » le bébé, qui peut se traduire par un retrait involontaire de l'initiative sexuelle.

Je recommande d'aborder ce sujet en couple de façon explicite plutôt que de laisser chacun interpréter les silences de l'autre. La communication ouverte sur les craintes, les envies et les limites réelles — médicalement fondées ou simplement liées au confort — évite les malentendus qui s'installent facilement pendant cette période de transformation rapide du corps.

Le regard porté sur le corps enceint joue un rôle considérable dans la façon dont la femme vit elle-même cette période, un mécanisme proche de celui observé plus largement dans les dynamiques de couple autour de l'image corporelle.


Sexualité de grossesse et sexualité post-partum : la continuité

Y a-t-il un lien entre la façon dont un couple vit sa sexualité pendant la grossesse et ce qui se passe après l'accouchement ?

Dr Anne-Laure Vasseur : Un lien existe, mais il n'est pas déterministe. Les couples qui ont maintenu une communication ouverte sur l'intimité pendant la grossesse — même en traversant des périodes de faible désir — abordent généralement mieux la période post-partum, qui présente ses propres défis : fatigue extrême, récupération physique, allaitement, chute hormonale brutale après l'accouchement.

La [libido après l'accouchement](/blog/libido-apres-accouchement-retrouver-desir-couple-2026/) suit sa propre trajectoire, distincte de celle de la grossesse, et mérite une attention spécifique que je développe dans d'autres contextes de consultation. Ce qui reste constant, c'est l'importance de ne jamais transformer l'absence de désir — pendant la grossesse ou après — en source de culpabilité individuelle.


Tableau récapitulatif par trimestre

TrimestreTendance du désirFacteurs principauxRecommandation clé
1er trimestreSouvent en baisseFatigue, nausées, afflux hormonalBienveillance, formes de proximité non sexuelles
2e trimestreSouvent en hausseStabilisation hormonale, afflux sanguin pelvienProfiter de cette phase sans pression de reproduire un rythme fixe
3e trimestreVariable, souvent en baisseInconfort physique, anxiété liée au termeÉlargir la définition de l’intimité, positions adaptées

Les 3 choses à retenir

  1. La sexualité pendant une grossesse sans complication médicale n'est pas dangereuse pour le fœtus, y compris jusqu'au terme.
  2. Le désir suit une trajectoire variable selon les trimestres — baisse au premier, regain fréquent au deuxième, adaptation nécessaire au troisième — sans schéma universel valable pour toutes les femmes.
  3. La communication ouverte entre partenaires sur les craintes et les envies réduit l'anxiété et prépare mieux le couple à la période post-partum.

« Les rapports sexuels peuvent blesser le bébé pendant la grossesse. » Faux. Le fœtus est protégé par le liquide amniotique et le bouchon muqueux cervical, qui forme une barrière physique efficace.

« Il faut arrêter toute activité sexuelle dès que le ventre s’arrondit. » Faux, sauf contre-indication médicale spécifique. De nombreuses femmes maintiennent une vie sexuelle active jusqu’au terme, avec des adaptations de position.

« L’orgasme peut déclencher un accouchement prématuré. » Largement exagéré. Les contractions liées à l’orgasme sont cliniquement négligeables chez une femme dont le col n’est pas déjà mûr, en l’absence de risque de prématurité identifié.

« Une baisse de désir pendant la grossesse signifie que le couple va mal. » Faux. C’est une réponse physiologique fréquente aux bouleversements hormonaux, sans lien nécessaire avec la qualité de la relation.


Pour approfondir ces sujets, le magazine propose un dossier complet sur le corps féminin et le plaisir et un article détaillé sur la libido après l’accouchement. Les couples confrontés à des douleurs sexuelles trouveront un éclairage complémentaire dans l’interview sur le vaginisme. Pour comprendre les mécanismes du désir à l’échelle du cerveau, notre article sur la neurobiologie du désir sexuel offre un éclairage complémentaire. Sur les transformations plus larges du couple à l’arrivée d’un enfant, famillesdurables.fr propose des ressources sur la parentalité et les transformations du couple.